Ils ne s'appauvrissent pas, ils s'enrichissent
Régénérative #4 : Intact Regenerative
Bonjour,
Jusqu’ici, je t’ai raconté trois visages de la régénération : Pocheco, La Ferme du Rail et la dernière 1083, une filière textile reconstruite brique par brique.
Cette semaine, un quatrième visage.
Et c’est une histoire pleine de courage.
Un homme qui a passé sept ans à la tête de l’un des plus gros groupes sucriers mondiaux. Le sucre, c’est l’incarnation de la monoculture intensive. Du sucre transformé à grande échelle, sur d’immenses surfaces, dans plusieurs continents.
En décembre 2020, il quitte ce monde. Deux ans plus tard, il fonde une entreprise qui fait l’inverse exact. Des protéines végétales issues de légumineuses cultivées selon un cahier des charges régénératif. Dans une usine sans énergies fossiles. Avec une coopérative agricole comme partenaire.
L’entreprise s’appelle Intact Regenerative. Elle prouve quelque chose de précieux : la régénération peut venir de l’intérieur même du système qu’elle transforme.
L’entreprise en bref
Intact Regenerative est fondée en 2022 à Baule, dans le Loiret, par trois associés : Alexis Duval (ex-président du directoire de Tereos), Fanny de Castelnau (avocate en propriété industrielle, passée par Saint Hubert et Rémy Cointreau) et Christopher Hervé (ex-Tereos sur amidons, protéines et alcools).
Son site industriel sort de terre au cœur d’une des premières régions céréalières d’Europe, sur 10 hectares. Démarrage des opérations en janvier 2026. Pleinement opérationnel depuis avril 2026. Inauguration officielle le 29 mai 2026.
Investissement total sur quatre ans : 75 millions d’euros, levés en partenariat avec la coopérative Axéréal, France 2030, le Fonds Stratégique des Transitions et la Banque des Territoires.
75 emplois qualifiés créés à Baule et Meung-sur-Loire. Capacité de transformation : 10 000 à 15 000 tonnes de légumineuses par an. La production sert deux usages : des protéines végétales pour l’alimentation humaine et animale, et un alcool extra-neutre destiné à la cosmétique et à la pharmacie.
La filière agricole partenaire s’appelle Cultiv’Up Regen, lancée en 2024.
En 2026, elle engage 2 000 agriculteurs adhérents de la coopérative Axéréal, sur environ 13 000 hectares cultivés selon un cahier des charges régénératif.
Objectif à terme : 65 000 hectares.
Pourquoi régénérative ?
Dans le cadre HEC, Intact se rapproche de l’archétype Sector-Transforming Regeneration. Une entreprise qui ne se contente pas d’optimiser son propre site, mais qui transforme la chaîne de valeur en amont, à l’échelle d’un secteur entier.
En la passant à la grille des sept attributs HEC, plusieurs cases sont cochées sans forçage :
La relation à l’écosystème (attribut 2) : la régénération se joue d’abord dans le sol. Les légumineuses (pois jaunes, féveroles, lentilles, haricots) captent l’azote de l’air et n’ont pas besoin d’engrais de synthèse. Elles consomment 60 à 70 % de CO2 en moins que les grandes cultures classiques, soit environ 2 tonnes par hectare et par an stockées dans les sols.
L’ancrage local (attribut 4) : implantation au cœur d’une des premières régions céréalières d’Europe, partenariat structurel avec la coopérative Axéréal (10 000 adhérents agriculteurs), filière dédiée Cultiv’Up Regen.
L’élévation du potentiel humain (attribut 3) : 75 emplois qualifiés créés localement, et 2 000 agriculteurs engagés dans une filière qui valorise leurs pratiques régénératives.
L’impact net positif (attribut 7) : procédé d’extraction breveté par flux d’air à température ambiante, sans eau, sans solvant, sans auxiliaire chimique. Usine fonctionnant uniquement à l’électricité et aux énergies renouvelables. Sans déchet, valorisation intégrale des protéines, amidons et fibres.
Le design organisationnel (attribut 6) : alignement structurel avec une coopérative agricole, qui détient une part significative du capital. Ce n’est pas un fournisseur, c’est un actionnaire engagé sur la durée.
Une nuance honnête à signaler : Intact a levé 75 millions d’euros et démarre directement à l’échelle industrielle. Cela peut interroger ceux qui imaginent la régénération comme un mouvement de petites structures.
Mais c’est précisément ce qui rend ce cas intéressant : pour que la régénération transforme l’agriculture française, il faudra aussi des projets capables d’embarquer des coopératives entières et des milliers d’hectares. Intact teste cette voie.
Le déclic et la leçon
Pour comprendre Intact, il faut comprendre d’où vient son fondateur.
Alexis Duval prend la présidence du directoire de Tereos en 2013. Tereos, c’est l’un des plus gros groupes sucriers mondiaux, coopérative agricole transformée en multinationale, présente en France, au Brésil, en Indonésie, en Tanzanie. Le cœur historique du métier, c’est le sucre de betterave et de canne. La quintessence de la monoculture intensive.
En décembre 2020, après sept ans à la tête du groupe, Alexis Duval démissionne.
Imaginons une seconde le moment. Tu as 50 ans. Tu diriges un des plus gros groupes agroalimentaires mondiaux. Tu pourrais enchaîner sur un autre poste de direction, dans une autre multinationale. Tu choisis autre chose. Tu choisis de repartir de zéro, avec deux associés, pour fonder une entreprise qui produit l’inverse exact de ce que tu as fabriqué pendant sept ans.
C’est ce que fait Alexis Duval en 2022 avec Intact.
L’idée n’est pas de produire mieux du sucre. Elle est de produire autre chose, sur d’autres terres, avec d’autres méthodes. Des légumineuses qui régénèrent les sols au lieu de les appauvrir. Une usine qui sépare les protéines, les amidons et les fibres sans eau ni solvants. Une filière agricole pensée dès l’amont selon un cahier des charges régénératif.
C’est dans une interview à BFM Business qu’il résume sa philosophie en une phrase qui a tout d’un manifeste :
“On utilise des plantes qui permettent de régénérer les sols, donc ils ne s’appauvrissent pas, ils s’enrichissent.”
Cinq ans après sa démission de Tereos, son usine sort de terre et démarre ses opérations.
La leçon que j’en tire est précieuse : la régénération ne vient pas toujours d’entrepreneurs hors-système. Parfois elle vient de l’intérieur, portée par des gens qui ont vu de près ce qu’ils veulent désormais transformer.
Et ces transformations là sont peut-être les plus puissantes, parce qu’elles embarquent des connaissances industrielles, des réseaux de financement et des coopératives existantes que les projets de niche n’atteindront jamais.
Quitter un haut poste dans une entreprise extractive pour fonder une entreprise régénérative à 50 ans, c’est tout sauf confortable. C’est le contraire d’un calcul de carrière. C’est un acte de cohérence personnelle qui mérite d’être raconté.
Ma note
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est le courage personnel.
Avec Intact, je suis face à un homme qui a quitté un poste prestigieux dans le secteur le plus intensif qui soit, pour repartir de zéro à 50 ans dans une logique inverse.
Et il ne l’a pas fait dans un coin tranquille. Il l’a fait à grande échelle, avec une coopérative agricole de 10 000 adhérents au capital, dans une usine de 10 hectares, avec 75 millions d’euros mobilisés. Il a choisi le terrain où la régénération est la plus difficile à porter : l’industrie agroalimentaire massive.
C’est exactement le type de figure dont le mouvement régénératif a besoin. Pas seulement des pionniers en marge du système, mais aussi des dirigeants qui acceptent de se questionner pour transformer les structures massives depuis l’intérieur.
C’est donc la quatrième entreprise que j’ajoute dans le Pokédex Régénératives.
Pokédex qui pourrait d’ailleurs s’appeler Régédex, je vais laisser mûrir cette idée.
Et la question que je te pose cette semaine : connais-tu d’autres dirigeants qui ont quitté un secteur intensif pour fonder une entreprise régénérative ?
À mercredi prochain,
Alexandre
Pour aller plus loin
🌐 Le site officiel Intact Regenerative, qui détaille le procédé d’extraction.
📺 L’interview d’Alexis Duval sur BFM Business, où il explique sa philosophie en quelques minutes.
📍 Le site industriel est à Baule, dans le Loiret, au sein du parc Synergie Val de Loire, à cheval sur les communes de Baule et de Meung-sur-Loire.
À propos de a river in the garden
J’ai cofondé a river in the garden. Comme les entreprises présentées dans cette newsletter, nous sommes une entreprise régénérative en chemin.
Nous installons des rivières régénératives pour réconcilier l’Entreprise et le Vivant.
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