Patagonia est notre phare, nous sommes une petite lanterne
Régénérative #7 : Tikamoon
Bonjour,
Il y a deux semaines, je te racontais comment Yvon Chouinard avait donné son entreprise à la Terre en septembre 2022. Un acte fondateur qui a marqué l’histoire du capitalisme régénératif.
Cette semaine, je te raconte une entreprise française qui a lu cette histoire, qui s’en est inspirée, et qui construit patiemment sa propre trajectoire vers la régénération. Elle ne prétend pas être Patagonia. Son fondateur l’a même dit avec humilité, quand il a fait rejoindre son entreprise au mouvement 1% for the Planet fondé par Chouinard : “Patagonia est notre phare, nous sommes une petite lanterne.”
Cette entreprise s’appelle Tikamoon. Elle fabrique des meubles en bois massif. Elle est basée à Englos, dans la métropole lilloise. Et elle m’intéresse parce qu’elle assume ce que d’autres cachent : elle est en chemin, elle n’est pas encore régénérative.
L’entreprise en bref
Tikamoon est fondée en 2008 à Lille par Arnaud Vanpoperinghe et ses associés. C’est ce qu’on appelle une DNVB, une digital native vertical brand, spécialisée dans la conception et la vente en ligne de mobilier en bois massif.
L’entreprise compte aujourd’hui plus de 250 collaborateurs répartis entre la France, l’Indonésie, l’Allemagne, l’Inde et l’Ukraine. Elle a réalisé 110 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, dont plus de la moitié à l’international.
Son positionnement produit tient en une phrase, régulièrement répétée par son cofondateur : concevoir des meubles qui durent 100 ans.
Pas cinq ans, pas dix ans. Cent ans. C’est un choix stratégique fort qui l’oppose frontalement au modèle Ikea, dominant sur le marché du meuble, et qui repose sur la rotation rapide et le prix bas.
Concrètement, Tikamoon travaille exclusivement le bois massif issu de forêts certifiées FSC. Elle a passé à 100% de bois certifié FSC en 2025, après un objectif fixé plusieurs années auparavant. Ses partenaires artisans, environ 80 dans plusieurs pays, sont visités chaque semaine par des équipes locales pour vérifier la traçabilité et les conditions de travail.
Le déclic et la leçon
Pour comprendre Tikamoon, il faut comprendre l’entrepreneur qui la porte.
Arnaud Vanpoperinghe cofonde Tikamoon en 2008 avec une conviction simple : proposer sur internet des meubles en bois massif de qualité, à des prix accessibles. À ce moment là, la démarche est plus artisanale qu’écologique. Comme il le dit lui même, “aux débuts de Tikamoon, nous faisions en quelque sorte du durable sans le savoir.”
Le tournant intervient en 2018 et 2019. L’entreprise décide de formaliser ce qu’elle faisait déjà de façon intuitive, et de le rendre public. C’est le lancement du programme Tikagreen, avec un plan intégral d’accélération écologique sur tous les process. Vanpoperinghe parle alors de “green coming out” pour désigner cette étape. L’entreprise ne se contente plus de faire, elle assume publiquement et rend des comptes.
À partir de là, la trajectoire s’accélère. Bilan carbone réalisé avec le cabinet Carbone 4. Analyse du cycle de vie des meubles. Certification FSC en cours de généralisation. Adhésion au Global Compact des Nations Unies.
En 2021, Tikamoon participe à la Convention des Entreprises pour le Climat, la CEC. C’est un moment fondateur. Vanpoperinghe déclare : “Un sursaut qui nous amène vers le chemin de l’entreprise régénérative.” Le mot est posé. L’ambition change de nature. Il ne s’agit plus seulement de réduire les impacts, mais de contribuer positivement aux écosystèmes.
En 2022, l’entreprise arrête le MDF, ce panneau composé de fibres de bois agglomérées à la colle, présent dans une grande partie du mobilier de masse.
En 2024, Tikamoon rejoint 1% for the Planet. Elle s’engage à reverser 1% du chiffre d’affaires de sa gamme certifiée FSC à des associations de préservation et restauration des écosystèmes forestiers. Un partenariat structurant est signé avec le WWF sur le projet Nature Impact.
En 2025, Tikamoon publie sa stratégie RSE baptisée Regenerate, avec un objectif affiché : devenir une entreprise régénérative à horizon 2030.
La leçon que j’en tire est précieuse pour ceux qui découvrent le sujet régénératif.
Une entreprise ne devient pas régénérative en un jour. Ni en un an. Le parcours de Tikamoon prend plus de quinze ans, avec des étapes structurantes espacées dans le temps. On ne saute pas les étapes, on les gravit. Bilan carbone d’abord, puis certifications, puis engagement collectif, puis transformation du modèle économique.
Cette temporalité longue est probablement une des raisons pour lesquelles beaucoup de dirigeants hésitent à s’engager. La transformation régénérative ne se plie pas au tempo court des rapports trimestriels. Elle demande une vision qui dépasse le mandat d’un dirigeant, et une constance qui résiste aux cycles économiques.
Vanpoperinghe le dit à sa manière quand il déclare que “l’entreprise est une boule d’énergie à orienter vers la contribution.” Cette boule d’énergie ne se réoriente pas d’un coup, elle se réoriente par ajustements successifs, sur plusieurs années.
Pourquoi régénérative ?
Dans le cadre HEC, Tikamoon coche plusieurs cases, avec l’honnêteté d’une entreprise qui reconnaît elle même être en construction.
Sur la relation à l’écosystème (attribut 2) : Tikamoon travaille exclusivement le bois issu de forêts certifiées et sélectionne les fournisseurs sur leurs pratiques sylvicoles. Elle a rejoint le WWF sur un projet dédié aux écosystèmes forestiers. Elle cherche activement à générer des externalités positives sur les forêts qu’elle exploite, pas seulement à limiter ses impacts.
Sur la sobriété et la durabilité (attribut 7) :, la stratégie du meuble qui dure 100 ans est un vrai choix systémique. Il oppose Tikamoon à toute la logique de rotation rapide du secteur. Le programme Tikagreen collecte, restaure et revend les meubles usagés pour prolonger leur cycle de vie.
Sur l’ancrage local (attribut 4) : Tikamoon développe progressivement des partenariats européens, notamment avec une société vosgienne accompagnée vers la certification FSC. Un effort structurel est en cours pour réduire la part asiatique de la production au profit de sources plus proches géographiquement.
Sur la raison d’être (attribut 1) : l’entreprise a formalisé son ambition régénérative dans une stratégie publique baptisée Regenerate, avec un horizon 2030 explicite.
Tikamoon assume elle même qu’elle n’est pas encore régénérative. Elle est en chemin. Certains éléments de son modèle restent en tension avec l’ambition affichée. La croissance rapide, avec un objectif de tripler le chiffre d’affaires d’ici 2027 pour atteindre 300 millions d’euros. La dépendance à des chaînes logistiques internationales, notamment asiatiques. La présence d’objets dans le catalogue en matières autres que le bois massif, certaines d’origine extractive.
Ces tensions ne diminuent aucunement la valeur du chemin parcouru. Elles rappellent simplement que le régénératif n’est pas un statut à revendiquer mais une trajectoire à construire, y compris quand cette trajectoire embarque des contradictions temporaires.
Ma note
Cette édition me marque parce qu’elle éclaire une question centrale du mouvement régénératif : peut on grandir vite et devenir régénératif en même temps ?
La plupart des cas régénératifs qu’on cite en exemple sont soit des petites structures artisanales, soit de grandes entreprises transformées. Tikamoon est dans une position rare : PME en forte croissance, avec une ambition de tripler sa taille en trois ans, tout en revendiquant publiquement une trajectoire régénérative.
Cette position peut paraître contradictoire. Elle est en réalité intéressante parce qu’elle teste une hypothèse importante : le modèle régénératif est il compatible avec l’échelle et la croissance, ou est il condamné à rester marginal ?
Si Tikamoon réussit son pari, elle démontre que oui. Si elle échoue, elle offrira un enseignement précieux sur les limites du modèle. Dans les deux cas, elle est utile au mouvement.
Ce qui me convainc de la sincérité de la démarche, c’est la structuration progressive et vérifiable des engagements. Bilan carbone certifié, participation à la CEC, adhésion à 1% for the Planet, partenariat WWF, engagement B Corp. Ce ne sont pas des mots, ce sont des cadres tiers qui obligent l’entreprise à rendre des comptes.
Ce que je retiens surtout, c’est l’humilité de Vanpoperinghe quand il parle de sa relation à Patagonia. Il ne prétend pas être au même niveau. Il ne compare pas les tailles ou les moyens. Il assume sa position : “nous sommes une petite lanterne.”
Cette posture est probablement la plus juste. Le mouvement régénératif a besoin de phares comme Patagonia, mais il a surtout besoin de lanternes. Beaucoup de lanternes. Des milliers d’entreprises qui, à leur échelle, transforment progressivement leurs pratiques et créent une lumière collective plus stable qu’un seul phare.
C’est la septième entreprise que j’ajoute à mon Pokédex Régénératives. Et elle m’apparaît comme un pont important entre les cas emblématiques et la réalité opérationnelle de la plupart des entreprises françaises.
À mercredi prochain,
Alexandre
Pour aller plus loin
🌐 Le site tikamoon.com, qui présente en transparence la stratégie Regenerate et les engagements pris.
📰 L’étude de cas Bpifrance Le Lab sur Tikamoon, publiée dans la série “En chemin vers le régénératif”. Un document méthodologique de référence pour comprendre comment une PME structure sa transformation.
🎙️ Le podcast CAP Regen, coanimé par Eric Duverger, fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat, et Arnaud Vanpoperinghe. Un espace de conversation entre dirigeants sur l’économie régénérative.
📍 Le siège de Tikamoon est à Englos, dans la métropole lilloise. Deux boutiques physiques ont été ouvertes à Lille et à Paris depuis 2023.
À propos de a river in the garden
J’ai cofondé a river in the garden. Comme les entreprises présentées dans cette newsletter, nous sommes une entreprise régénérative en chemin.
Nous installons des rivières régénératives pour réconcilier l’Entreprise et le Vivant.
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