Il faut retrouver le goût des belles choses
Régénérative #3 : 1083
Bonjour,
La semaine dernière, je te racontais La Ferme du Rail : une régénération créée de zéro, sur un terrain que personne ne voulait.
Cette semaine, un troisième visage : une filière industrielle française qui s’est reconstruite pièce par pièce, sur douze ans. Coton, tissage, confection, boutons. Chaque maillon repensé, racheté, ou recréé.
L’entreprise s’appelle 1083.
Son nom est aussi son manifeste : 1083 kilomètres, c’est la distance maximale entre les deux points les plus éloignés de France métropolitaine. La promesse de la marque tient en une ligne : aucun jean ne parcourt plus que cette distance, de la matière première au client.
Derrière ce chiffre, douze ans de patience industrielle.
L’entreprise en bref
1083 est née en 2013 à Romans-sur-Isère, dans la Drôme. Fondée par les frères Thomas et Grégoire Huriez, lancée en financement participatif sur Ulule le 25 mars 2013.
Aujourd’hui en 2026 : environ 70 personnes, cinq boutiques en propre (Paris, Lyon, Romans, Grenoble, Nantes), 130 revendeurs partenaires. Et surtout, 105 emplois directs créés depuis la fondation.
Tous les jeans sont certifiés Origine France Garantie. Coton bio certifié GOTS.
Programme Infinity Denim pour le recyclage des jeans en fin de vie.
Mais ce qui distingue 1083 d’une simple marque made in France, c’est la maîtrise progressive de toute la filière : coton cultivé dans le Gers et la Drôme depuis 2022, tissage à Rupt-sur-Moselle dans les Vosges, confection dans les Vosges et à Marseille, boutons fabriqués en France.
Pourquoi régénérative ?
Dans le cadre du livre blanc HEC, 1083 appartient à l’archétype de la Pioneering Brand for Regeneration, aux côtés de Patagonia. Une marque qui redéfinit les normes de son secteur par la transparence et la cohérence stratégique.
En la passant à la grille des sept attributs HEC, plusieurs cases sont cochées sans forçage :
L’ancrage local (attribut 4) : 1083 km est gravé dans le nom même de la marque. L’ancrage territorial n’est pas une posture, c’est une promesse mesurable. À titre de comparaison, un jean de fast fashion peut parcourir jusqu’à 65 000 km dans sa fabrication. 1083 fait 60 fois moins.
L’élévation du potentiel humain (attribut 3) : 105 emplois directs créés en douze ans dans des territoires industriels en difficulté (Vosges, Drôme).
La temporalité (attribut 5) : douze ans de construction patiente, à l’inverse de la fast fashion qui produit en quelques semaines.
Le design organisationnel (attribut 6) : quand Valrupt Industrie, leur principal fournisseur de denim, se retrouve en difficulté en 2018, 1083 ne change pas de fournisseur. Ils rachètent et préservent le savoir-faire industriel. C’est une logique de filière, pas de chaîne d’approvisionnement.
L’impact net positif (attribut 7) : programme Infinity Denim de reprise et recyclage des jeans en fin de vie. La boucle se ferme.
Une nuance honnête cependant : le modèle peut connaître des perturbations. Le chiffre d'affaires a connu un creux en 2023 suite à la fermeture brutale d'un sous-traitant clé. La trajectoire est repartie depuis, mais elle peut dépendre de la conjoncture mode et de la résistance face à la concurrence des géants de la fast fashion.
Le déclic et la leçon
L’histoire commence en 2007. Thomas Huriez ouvre Modetic, une petite boutique de mode éthique à Romans-sur-Isère, dans une maison de famille. Il vend des marques engagées des autres. Au fil des années, un constat le travaille : le jean, vêtement le plus universel au monde, est aussi le plus délocalisé. Un Levi’s parcourt jusqu’à 65 000 km avant d’atterrir dans une boutique européenne.
En 2013, il décide de tenter le pari inverse. Avec son frère Grégoire, il lance un financement participatif sur Ulule. L’objectif est ambitieux : relocaliser un maximum d’étapes de fabrication dans l’Hexagone. Deux tisseurs (un dans la Loire, un dans les Vosges) et un atelier de confection à Marseille acceptent de tenter l’aventure.
Premier jean fabriqué en 2013. Premier atelier de confection à Romans-sur-Isère en 2014.
Et là commence la patience.
En 2018, rachat de Valrupt Industrie en difficulté, renommé Tissage de France.
En 2021, création d’un deuxième atelier de confection dans les Vosges.
En 2022, lancement d’une filière coton bio dans le Gers et la Drôme.
En 2023, leur principal sous-traitant pour la coupe ferme brutalement : ils réintègrent le savoir-faire en interne.
En 2025, ils élargissent à une filière lin française.
Douze ans. Brique après brique. Comme Huriez le formule dans son livre publié chez Dunod en 2019 : “Inventer et structurer une véritable filière industrielle.”
La leçon que l’on peut en tirer : la régénération industrielle territoriale n’est pas un acte fondateur unique. C’est une chaîne d’actes patients qui s’enchaînent sur une décennie. Chaque maillon repensé, racheté quand il vacille, ou recréé quand il a disparu. C’est moins glorieux qu’une rupture éclatante. Mais c’est probablement le seul chemin réaliste pour reconstruire ce qu’on a passé quarante ans à délocaliser.
Ma note
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est la patience. Quand on pense régénération, on imagine des actes radicaux, des bascules, des manifestes. 1083 raconte autre chose : une régénération qui prend douze ans, qui consiste surtout à racheter des fournisseurs en difficulté et à réintégrer des savoir-faire perdus.
C’est moins romantique, mais c’est peut-être plus reproductible. La plupart des entrepreneurs régénératifs ne créent pas un projet en partant de rien.
Ils prennent un secteur déjà existant et le redessinent maillon par maillon.
Et puis, comme dit Huriez en novembre dernier face aux géants de la fast fashion : “Il faut retrouver le goût des belles choses.”
C’est la troisième entreprise que je peux désormais ajouter dans mon Pokédex Régénératives. Et la question que je pose cette semaine : connais-tu d’autres filières françaises qui se reconstruisent comme 1083, brique par brique ?
À mercredi prochain,
Alexandre
Pour aller plus loin
📖 Le livre de Thomas Huriez, Re-Made en France (Dunod, 2019), qui raconte de l’intérieur la construction de la filière.
🎙️ L’interview de Thomas Huriez sur France Bleu Drôme Ardèche en novembre 2025, où il interpelle l’État sur la concurrence des plateformes de fast fashion.
🌐 Le site officiel 1083.fr, qui détaille l’histoire et chaque étape de la fabrication.
📍 Pour voir, toucher, essayer : boutiques à Romans-sur-Isère, Lyon, Paris, Grenoble et Nantes.
À propos de a river in the garden
J’ai cofondé a river in the garden. Comme les entreprises présentées dans cette newsletter, nous sommes une entreprise régénérative en chemin.
Nous installons des rivières régénératives pour réconcilier l’Entreprise et le Vivant.
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